Haïti, ce pays qui ne se lasse pas de chasser ses fils.

Depuis ces dix dernières années la situation sociopolitique ne fait que se détériorer en Haïti, encore plus à Port-au-Prince et ses environs. Face à cet état de fait, nombreux sont les jeunes qui ne voient plus un brin d’avenir au pays. Aucune aventure n’est trop risquée pour se mettre à l’abri. Entendez par là, quitter par tous les moyens ce territoire où la vie ne semble plus avoir de sens.
‘’Je prépare mes papiers pour fuir le plus vite possible’’
Le constat est macabre ; les crises se succèdent, les assassinats et les meurtres se conjuguent, les enlèvements se multiplient et les jeunes s’en fuient par centaines, voire par milliers. « Je suis arrivé à un moment où je commence à douter de mes propres convictions », se lamente Harold, un jeune de 30 ans qui n’arrive même pas à se projeter au-delà de 24 heures. Pour reprendre ses propres termes. “Moi qui avais fait le vœu de rester me battre pour mon pays, dit-il, me voici en train de préparer mes papiers pour le fuir au plus vite, regrette-t-il “.
Sur la terre de Dessalines, les moments de réjouissance ont toujours été de courte durée ; à commencer par l’assassinat de l’empereur Jacques 1er au lendemain de l’indépendance, le 17 octobre1806. Ainsi, la joie des politiques après avoir gagné les élections fait assez rapidement place aux protestations ; la joie du peuple de retrouver la liberté d’expression se voit instantanément égratignée par la brutalité et les violences policières ; pire encore, la joie du jeune haïtien de décrocher son diplôme ou sa licence ne fait pas long feu face aux galères d’un marché du travail déjà bien trop saturé.
‘’Mon pays ne fait que me chasser’’
« Cela va faire 8 ans que je suis titulaire d’une licence », poursuit le trentenaire. Et je n’ai toujours pas pu décrocher une entrevue digne de ce nom, encore moins un emploi ». Le cas de Harold n’est qu’un exemple typique de ce que vit, ces derniers jours, le jeune haïtien lambda. « J’ai le cœur meurtri en disant cela », pleure cet ancien étudiant de la faculté d’ethnologie qui se sent trahi par sa propre patrie. « Mon pays ne fait que me chasser », lâche-t-il, un sanglot dans la voix.
Dans un Haïti marqué par des turbulences de toutes sortes faisant craindre le pire continuellement, le climat sécuritaire n’a fait que se détériorer depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse dans sa chambre, en sa résidence privée dans la nuit du 6 au 7 juillet dernier 2021.
‘’Un pays désormais sous la domination des seigneurs de guerre’’
Guerres interminables entre gangs rivaux, attaques éclaires des groupes armés dans certains quartiers de la zone métropolitaine, enlèvements contre rançon un peu partout à Port-au-Prince et dans certaines villes de province, voilà pour le menu offert aux haïtiens quasi quotidiennement à la barbe même des forces de l’ordre de plus en plus insignifiantes, impuissantes en perdant le contrôle d’une bonne partie du territoire et plus particulièrement de la capitale au profit de ces caïds qui y sèment la terreur en toute impunité. Ils en sont devenus maîtres et seigneurs. Hélas !
‘’Finir dans l’estomac d’un requin plutôt que de mourir en Haïti’’
“Je retenterai ma chance », assène, sur un ton empreint d’une profonde tristesse, Johnny qui vient d’être déporté par l’oncle Sam après avoir traversé près d’une dizaine de pays sud-américains. « Dès que je trouve l’argent nécessaire je vais repartir », insiste le quadragénaire.
On est est arrivé à un carrefour où pour Johnny et bien d’autres compatriotes la vie n’a de sens que de l’autre côté de l’océan, ou encore en terre voisine.
“Quitte à ce que je finisse dans l’estomac d’un requin-je reprendrai le chemin’’, martèle le diplômé en sciences de la gestion. Il déclare préférer périr en tentant de traverser l’Atlantique pour avoir une meilleure vie pour lui et les siens plutôt que de mourir dans ces conditions en Haïti.
On vit au jour le jour ; sans pouvoir réaliser un projet à moyen ou à long termes. Entre les crises politiques qui s’accumulent, la cherté de la vie et l’exode de notre jeunesse vers la république voisine, les actes de banditisme continuent de terroriser le peu de gens dévoués qui n’ont pas encore décidé de laisser le pays.
‘’La terreur en permanence’’
« Il y a deux mois on a criblé ma maison de balles », raconte un jeune juriste habitant un quartier dit sensible de la capitale. Il était aux environs de 9 :30 ce soir-là quand je suis monté dans ma chambre, car il pleuvinait, explique-t-il. Et tout à coup, ils se sont mis à tirer sur notre maison. Je pouvais même sentir le bâtiment trembler sous les impacts de balles, ajoute le jeune homme terrifié ».
Une fois l’action passée, se hâtant au-dehors pour voir si ce n’était pas son père, grand militant politique qui était visé par l’attaque ; Édouard était stupéfait devant l’étendue des dégâts. Murs et barrières troués, parbrises de voitures complètement détruits, des dizaines de douilles éparpillés dans la cour. « Il faut croire qu’ils voulaient en finir avec nous », a-t-il estimé.
Le cocktail est pour ainsi dire explosif où les rêves s’évaporent dans d’immenses traînées de fumées s’échappant des barricades de pneus enflammés qui détruisent au passage le peu de bitume existant dans un pays dévasté et déserté.

