Daniel Marcelin, une vie de théâtre sans frontière et sans fin
In extenso
Autodidactie. C’est le mot qui définit en tout ou en partie Daniel Marcelin, monstre-iconique incontestable et incontesté du théâtre en Haïti et dans le monde. S’il est des parcours qui étonnent par leur singularité et leur caractère peu orthodoxe, celui de l’Artiste né le 17 août 1958, soit deux jours après l’Assomption, est un exemple atypique.
Effectivement, Daniel Marcelin n’a pas passé les Bac I et II. Et n’a pas fait d’études universitaires non plus. Fin du doute ! En riant, le comédien confirme : « J’ai passé un jour, juste un jour, en Seconde. C’était au Collège Fernand Prospère ». Pourquoi donc ? En fait, ce fin connaisseur du Jazz et Secrétaire de rédaction à Radio Métropole depuis plusieurs années avait déjà, tout jeune, le bel accent francisé qui donne à sa voix toute sa particularité.

Arrivé en classe de Seconde le premier jour, son professeur l’envoie au tableau. Ébaubi, il réplique : « C’est mon premier jour de classe…, je n’en sais rien ». À entendre son accent de Français égaré sur le sol d’Haïti, comme on se plaisait à dire à l’époque, le prof déclare avec une dureté frôlant le mépris et rejet de l’autre : « Dehors ! Celui qui vient de l’étranger vient corrompre les gens… » Sans opposition, Dany prend son sac, ses cliques et ses claques et se barre sans avoir jamais pu remettre les pieds à l’école…
« Toute ma connaissance ce sont mes amis. Ce sont eux qui m’ont tout appris. Je ne peux m’empêcher de penser au journaliste et professeur de Littérature haïtienne Roland Dadale qui m’a vraiment formé ; et tous ces gens que j’ai rencontrés je peux encore leur dire merci. Même si j’ai eu d’autres possibilités de voyager, d’aller à l’étranger, de travailler et d’étudier… », explique DM d’un ton sérieux et sévère qui momentanément chasse son naturel comique.
Dany fait du théâtre, donc Dany est
Aujourd’hui, âgé de 67 ans, Daniel Marcelin, ce fervent catholique qui porte toujours sur lui son chapelet en signe de dévotion à la Vierge Marie, fait encore du théâtre. C’est sa passion…, mieux encore : sa vie. En 2022, le sexagénaire foulait encore la scène pour interpréter la pièce « Mort secondaire » de Syto Cavé, à l’Institut français en Haïti (IFH), dans le cadre de la 19e édition du festival de théâtre Quatre Chemins, spectacle qu’il a lui-même initié en 2003, avec le père du chanteur à succès Alan Cavé.
« Un peuple sans théâtre est un peuple moribond », aimait rappeler Jean Claude D. Chéry, un autre Artiste en majuscule dans ses cours de Communication au COPRATEL. L’on comprend pourquoi le fondateur du Petit Conservatoire (1999) est encore et toujours plein de verdeur, malgré l’écoulement du temps et le poids des ans. Il porte dans ses fibres et dans ses tripes cet Art majeur, découvert à son enfance par le biais de son frère aîné Arthur qui faisait à l’époque les beaux jours des théâtres de quartier communément appelés ‘’Wòl’’.
Nous sommes en 1970, année durant laquelle Daniel s’essayait également au volley-ball avec un certain intérêt, sous le regard superviseur de son ami d’enfance devenu Académicien, Dany Laferrière.
Haïti, un vrai « peyi teyat » …
Il n’y a pas que les artistes de la scène qui prennent des libertés, les politiciens haïtiens, en bon comédiens, ne s’en privent pas… jamais. A contrario, quand ceux-ci prennent des libertés c’est toujours contre le beau, le bon et le merveilleux. Liberté de mépris. Liberté de non-encadrement. Liberté d’ensauvagement ou d’effacement. Ainsi, victime silencieuse du non-accompagnement de l’État, le Petit Conservatoire a fermé ses portes il y a une décennie environ, soit en 2015.
Après seize (16) ans d’existence, le pays où l’impossible est possible a donc rendu effective la fermeture d’une institution qui a formé des comédiens et comédiennes aussi talentueux que brillants : Gaëlle Bien-Aimé (prix RFI théâtre 2022), Éliezer Guérismé du festival En Lisant, Kenny Laguerre, Billy Elucien du festival interculturel Kont anba tonèl, Miracson Sainval… En dehors de cette école, sinon à Radio Métropole, c’est Daniel Marcelin qui a appris à certaines grandes voix médiatiques à placer la voix : les Clarens Renois, Rotchild François Junior, Wendell Théodore, GeorGes Allen…
Malgré les soubresauts, les déceptions et les angoisses intimement existentielles qui virent souvent son naturel comique au tragique, la passion de DM pour le théâtre ne s’est jamais démentie. À l’heure actuelle où lui et sa famille ont dû déserter leur maison à cause de la violence des gangs armés qui font loi à Pernier (banlieue de Pétion-Ville), le pédagogue formé au théâtre en France et au Japon continue de transmettre ce savoir aux jeunes.

Il le fait par amour, puisque l’amour, en amont de l’humilité, l’entraide et l’oblation, est l’une des valeurs cardinales de cet Artiste dont le grand talent a été mille et une fois salué, notamment par la réception du prix du Meilleur comédien au Festival international de théâtre du Bénin (Fitheb, 2012).
