Haïti et son désamour de la démocratie
Depuis quelque temps, la démocratie n’est plus à la mode en Haïti. Comme la « Raison », la « Souveraineté », la « Liberté » ou la « Justice sociale », ce concept auquel les Athéniens ont donné un Sens et une Essence n’est plus populaire. De la République de Platon, en passant par Les Politiques d’Aristote, Traité du gouvernement civil de Locke, De l’esprit des lois de Montesquieu, Du contrat social de Jean-Jacques Rousseau, De la Démocratie en Amérique d’Alexis Tocqueville…, pour aboutir à Le bon gouvernement de Pierre Rosanvallon, Le peuple contre démocratie de Yascha Mounk…, nos dirigeants semblent avoir brûlé ou secrètement fait brûler tous les ouvrages critiques traitant de la Démocratie dont Winston Churchill disait être le pire des régimes, à l’exception de tous les autres.
Ceux qui, hier encore, s’exhibaient, vociféraient dans les médias comme les ayants-droits, les défenseurs les plus acharnés de la démocratie, aujourd’hui, arrivés au pouvoir, opposent une fin de non-recevoir à toute idée viscéralement démocratique ou d’apparence démocratisante. Comme si le costume de démocrate n’était pas digne d’être porté une fois arrivé au pouvoir. Comme si la démocratie n’était que l’opium de l’Opposant, l’apanage de l’homme aux abords du pouvoir. Depuis tantôt 15 mois, cette mauvaise théorie s’applique au plus haut sommet de l’État, avec la stupide invention politicienne dénommée Conseil présidentiel de transition (CPT).
Depuis la mort du dernier président « démocratiquement » élu, Jovenel Moïse, la continuité de l’État ne s’exerce et ne s’affirme que dans le mauvais sens, que par le mauvais exemple. De la caducité provoquée du parlement avec un chef de l’État omnipotent, en passant par un Exécutif monocéphale avec un Premier ministre au pouvoir illimité, pour aboutir à l’accaparement cynique du pouvoir par des jouisseurs-pilleurs non élus, Haïti oscille entre l’oligarchie et l’anarchie.
C’est le règne infâme de la politique du n’importe quoi et du n’importe comment, improprement appelée Consensus. Le dénominateur commun de toutes ces formes ubuesques de pouvoir à l’œuvre en Haïti reste et demeure l’impunité. De l’affaire relative à la tentative de braquage de la Banque Nationale de Crédit (BNC), en passant par des cas avérés de gaspillage des fonds publics dans certains ministères et directions générales, pour aboutir à la libération suspecte d’un ancien sénateur sanctionné par les Etats-Unis et le Canada pour connivence avec les gangs armés et autres faits probants de corruption, Haïti a signé définitivement son acte de divorce d’avec la démocratie pour épouser en secondes noces, l’indécence politique, le banditisme d’Etat et l’économie criminelle, tous les ingrédients nécessaires à la dictature de l’horreur, à la tyrannie du pire.
Dans cette conjoncture aussi délétère que morbide, l’on se demande : à quand la tenue des élections ? À quand le vote du peuple qui fait et résume la démocratie ? En tout cas, les autorités, mieux encore ceux qui en portent le titre par usurpation, se désaccoutument de la démocratie, confinant ainsi le pays dans un cycle de violences qui rend presqu’impossible toute tentative de réclamation de retour à l’ordre constitutionnelle et institutionnelle par des mouvements populaires.
Par l’entremise des groupes criminels armés, la peur est distillée dans les esprits ; le chaos se perpétue. Excellant dans l’Art de conduire un pays à sa perte, les jouisseurs-pilleurs ne finiront peut-être jamais de se relayer transition après transition.

