L’administration publique haïtienne est encore malade du changement!

L’administration publique haïtienne est encore malade du changement!

(Interview disponible sur le site de Duke University)

L’administration publique haïtienne est aujourd’hui encore malade du changement. Elle en parle beaucoup, elle le célèbre parfois, mais elle le pratique trop peu.

Chaque 23 juin, à l’occasion de la Journée mondiale de la fonction publique, une coutume presque mécanique s’installe : on rassemble des fonctionnaires, on organise une cérémonie, on rédige un discours pour le Premier ministre ou pour une autorité publique, on applaudit, on mange, on trinque, puis chacun retourne à son bureau en attendant l’année suivante.

Mais au fond, qu’est-ce qui change réellement ?

Pour comprendre l’état de notre administration publique, il suffit d’écouter l’entrevue de M. Charles Cadet avec feu Jean Dominique https://idn.duke.edu/ark:/87924/r49885t0g. Ce qui frappe, c’est que les problèmes évoqués à l’époque demeurent, pour l’essentiel, les mêmes aujourd’hui : lourdeur administrative, politisation excessive, faiblesse institutionnelle, absence de continuité, manque de professionnalisation, chevauchement des responsabilités, résistance aux réformes et incapacité de l’État à mettre efficacement en œuvre les politiques publiques.

Depuis, des gouvernements se sont succédé. Des discours ont été prononcés. Des promesses ont été faites. Les décrets de 2005 portant révision du statut général de la fonction publique et organisation de l’administration centrale de l’État ont pourtant tracé une voie importante. Mais ce chantier essentiel n’a jamais été véritablement porté comme une priorité nationale.

Or, sans une administration publique compétente, stable, moderne et responsable, aucun projet de société ne peut aboutir. Les politiques publiques ne se réalisent pas seulement dans les discours. Elles prennent vie dans les ministères, les directions, les services déconcentrés, les procédures, les budgets, les archives, les suivis, les rapports, les décisions quotidiennes et la capacité des fonctionnaires à servir l’intérêt général.

Le problème d’Haïti n’est pas seulement l’absence de bonnes idées. Le pays en a eu beaucoup. Le problème, c’est l’incapacité répétée à transformer les idées en actions, les lois en résultats, les plans en services, les promesses en changements concrets pour la population.

Il faut donc cesser de célébrer la fonction publique comme un rituel vide. Il faut la repenser comme le cœur même de l’État. Une administration publique ne doit pas être un espace de récompense politique, de clientélisme ou d’improvisation permanente. Elle doit être une institution au service du citoyen, de la continuité de l’État et du développement national.

Repenser l’administration publique, c’est réhabiliter le mérite. C’est protéger les fonctionnaires compétents. C’est former les cadres. C’est clarifier les missions des ministères. C’est réduire les doublons. C’est moderniser les procédures. C’est renforcer la mémoire institutionnelle. C’est surtout comprendre que sans capacité administrative, il n’y aura ni sécurité durable, ni justice accessible, ni école efficace, ni hôpital fonctionnel, ni développement réel.

Le 23 juin ne devrait pas être seulement une journée de discours et de réception. Elle devrait être une journée de vérité. Une journée pour se demander pourquoi, depuis tant d’années, les mêmes diagnostics reviennent, les mêmes réformes sont annoncées, les mêmes blocages persistent.

L’administration publique haïtienne n’a pas besoin d’une célébration de plus. Elle a besoin d’un sursaut. Elle a besoin d’un engagement sérieux, continu et courageux. Elle a besoin d’être reconstruite pour mieux servir, mieux planifier, mieux exécuter et mieux répondre aux besoins du peuple haïtien.

Car un État qui ne réforme pas son administration condamne ses politiques publiques à rester des intentions. Et un pays qui ne peut pas mettre en œuvre ses propres décisions finit par perdre confiance en lui-même.

Il est temps de faire de la réforme administrative non pas un slogan, mais une priorité nationale.

Réf: https://idn.duke.edu/ark:/87924/r49885t0g

Yves Lafortune, Miami, le 23 Juin 2026

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