Lutte contre les VBG en Haïti: les leaders religieux et communautaires face à l’urgence de la protection des victimes

Lutte contre les VBG en Haïti: les leaders religieux et communautaires face à l’urgence de la protection des victimes

Entre influence sociale, responsabilité collective et protection des victimes, la lutte contre les violences basées sur le genre exige l’engagement des figures d’autorité. Dans les églises, les quartiers et les associations, leur parole peut contribuer à transformer les mentalités et à combattre la banalisation de la violence. Mais cette influence nécessite une formation adaptée, des mécanismes d’orientation et un engagement ferme en faveur de la sécurité des victimes.

Les violences basées sur le genre (VBG) constituent un problème majeur de société. Leurs conséquences dépassent les blessures physiques et affectent la santé, la dignité, l’équilibre psychologique et l’autonomie économique des victimes. Leur prévention concerne les autorités publiques, les institutions judiciaires, les professionnels de santé, les organisations spécialisées, mais également les familles et les communautés.

Prêtres, pasteurs, responsables associatifs et autres figures d’autorité occupent une place importante dans la vie sociale. Leur proximité avec la population leur permet de transmettre des valeurs, d’influencer les comportements et de remettre en question les pratiques qui tolèrent les violences. Toutefois, leur influence peut aussi renforcer les injustices lorsque les victimes sont culpabilisées ou que la réputation familiale est privilégiée au détriment de leur sécurité. L’enjeu consiste donc à transformer cette autorité morale et sociale en un véritable instrument de prévention, de responsabilisation et de protection.

Une parole religieuse appelée à devenir un engagement concret

Dans les communautés où les institutions religieuses occupent une place importante, les sermons, les rencontres de prière et les activités communautaires peuvent favoriser le respect mutuel, l’égalité et le rejet de la violence.

Le pasteur Casseus Joseph, professeur d’université, insiste sur cette responsabilité :

« Chak lidè relijye gen yon responsablite klè pou l jwe nan prevansyon vyolans ki baze sou sèks. Nou pa kapab rete nan pawòl sèlman. Fòk nou aji, sansibilize, edike, denonse tout fòm vyolans epi ankouraje respè, diyite ak egalite nan fanmi yo ak nan kominote yo. Legliz la pa dwe rete yon senp temwen devan soufrans viktim yo. Li dwe yon espas kote moun jwenn konsèy, sipò, pwoteksyon ak bon jan oryantasyon. Nou gen yon devwa pou nou ede kraze silans lan, konbat nòmalizasyon vyolans lan epi kreye yon kominote kote chak moun, sitou fanm ak timoun, kapab viv san laperèz ak nan respè dwa yo », déclare-t-il.

Cette responsabilité exige des actes concrets. Aucune conviction religieuse ne doit servir à contraindre une victime de supporter des sévices au nom du mariage, du pardon ou de la préservation de la famille. La réconciliation ne saurait être imposée au détriment de sa sécurité. Les leaders doivent condamner clairement les comportements violents et orienter les personnes concernées vers les structures compétentes.

Briser le silence sans exposer les victimes

La peur des représailles, la dépendance économique, la honte, la stigmatisation et les pressions familiales peuvent empêcher les victimes de dénoncer les violences.

Pour le Dr Lindor Fabrice, gestionnaire évoluant dans le secteur humanitaire, la communauté doit prendre conscience de son rôle dans leur protection.

« La honte, la stigmatisation, la peur des représailles, la dépendance économique et certaines normes sociales contribuent au silence autour des VBG. Les leaders communautaires peuvent aider à briser ce silence en écoutant sans juger, en combattant les préjugés et en protégeant la confidentialité. Il faut surtout éviter de considérer la violence comme une simple affaire de couple. La communauté doit comprendre qu’elle a une responsabilité dans la protection de ses membres. »

Lorsqu’une situation est signalée, il faut privilégier l’écoute, respecter la confidentialité et éviter les confrontations publiques ou les médiations imposées qui pourraient exposer davantage la victime. Les responsables communautaires doivent également reconnaître les limites de leur intervention et faciliter l’accès aux services appropriés.

Les conséquences sanitaires et psychosociales

Les VBG peuvent provoquer des traumatismes, des fractures, des douleurs persistantes et des lésions liées aux violences sexuelles. Elles peuvent également entraîner de l’anxiété, des troubles du sommeil, de la honte, de la culpabilité, un isolement social et des symptômes associés au stress post-traumatique.

Le Dr Lindor Fabrice, médecin évoluant au sein de la FOSREF, souligne l’importance d’une prise en charge globale.

« Nous évaluons l’impact des VBG sur la santé des victimes à travers une approche globale, car les conséquences de ces violences dépassent largement les blessures visibles », explique-t-il.

Il précise également : « Notre évaluation psychologique tient compte du contexte humanitaire particulier ».

En Haïti, l’insécurité, les déplacements de population, la précarité économique et les perturbations des services essentiels peuvent accentuer certaines vulnérabilités. Les femmes et les filles vivant dans des sites de déplacement peuvent être davantage exposées lorsque l’accès aux espaces sûrs, aux soins et aux mécanismes de protection demeure insuffisant.

Les leaders communautaires peuvent informer les populations sur les services disponibles et combattre les discours culpabilisant les victimes. Leur intervention doit rester complémentaire à celle des professionnels de santé et des structures spécialisées.

Masculinité positive et protection de l’enfance

La prévention des VBG nécessite également la participation active des hommes et des garçons. Certains modèles sociaux associent encore la masculinité à la domination, au contrôle et à l’agressivité. Promouvoir une masculinité positive revient à encourager le respect, la responsabilité, l’écoute, l’égalité et la maîtrise de soi.

La protection de l’enfance constitue un autre enjeu majeur. Les enfants peuvent être victimes de violences physiques, psychologiques ou sexuelles, mais aussi subir les conséquences des violences familiales. Ils doivent connaître leurs droits, pouvoir parler à des adultes de confiance et bénéficier de mécanismes de signalement adaptés.

Le Dr Lesly Michaud, directeur de World Vision International en Haïti, met en évidence l’importance de la sensibilisation et de la responsabilisation communautaires. La protection des enfants exige notamment une vigilance face aux abus, à l’exploitation et à la négligence. L’absence d’acte de naissance peut également compliquer leur accès à l’éducation et à certains services.

Autonomie des femmes et responsabilité collective

La connaissance des droits aide les femmes à reconnaître les abus et à rechercher de l’aide. Toutefois, la sensibilisation ne suffit pas lorsque la dépendance économique, les menaces ou l’absence de services accessibles limitent leurs possibilités d’action.

« Il serait injuste d’exiger d’une femme qu’elle dénonce une violence sans tenir compte de sa dépendance économique, de ses responsabilités familiales, des menaces auxquelles elle est exposée ou de l’absence éventuelle de services accessibles », souligne le directeur de World Vision International en Haïti.

Les clubs de femmes et les associations communautaires peuvent favoriser les échanges, renforcer la confiance en soi et diffuser des informations sur les services de santé, l’accompagnement juridique et le soutien psychosocial.

L’autonomisation économique, la formation professionnelle et les activités génératrices de revenus peuvent élargir les possibilités des femmes confrontées à des situations dangereuses. Elles doivent également participer à la conception et à l’évaluation des initiatives concernant leur sécurité et leur avenir.

Former les leaders et évaluer les résultats

L’engagement des leaders religieux et communautaires doit reposer sur des compétences concrètes. Les formations devraient porter sur l’écoute active, la reconnaissance des signes de violence, la confidentialité, l’évaluation des risques et l’orientation vers les services compétents.

Les responsables ne doivent pas mener des enquêtes improvisées ni imposer une réconciliation. Des protocoles clairs, des contacts fiables et une coordination avec les structures spécialisées sont indispensables pour éviter que les victimes soient abandonnées ou contraintes de répéter plusieurs fois leur histoire.

L’efficacité des initiatives doit aussi être évaluée. Le nombre de réunions organisées ou de personnes sensibilisées ne suffit pas à démontrer des progrès. Il faut examiner la qualité de l’accueil, l’accessibilité des services et les changements dans les attitudes.

Une augmentation des signalements peut traduire une meilleure confiance dans les mécanismes de protection, tandis qu’une diminution peut refléter des obstacles supplémentaires. L’évaluation doit donc tenir compte du contexte et respecter la confidentialité des victimes.

Une alliance entre communautés et pouvoirs publics

Les leaders religieux et communautaires ne peuvent se substituer aux pouvoirs publics. La prévention des VBG exige un accès effectif à la justice, aux soins, à l’accompagnement psychosocial et aux dispositifs de protection.

Les autorités doivent renforcer les services compétents, soutenir les organisations spécialisées et favoriser la coopération entre institutions publiques et acteurs communautaires. Sans financement, personnel qualifié et mécanismes de suivi, les engagements risquent de rester de simples déclarations.

Les organisations de femmes et de jeunes, les professionnels de santé, les travailleurs sociaux, les institutions judiciaires et les responsables religieux doivent agir de manière complémentaire, en respectant leurs compétences respectives.

Des avancées à consolider pour une meilleure protection des populations

Alors que 6,4 millions de personnes ont besoin d’une assistance humanitaire en Haïti, la dégradation de la situation sécuritaire accentue les vulnérabilités, particulièrement celles des femmes et des enfants, qui représentent 70 % des personnes déplacées. Tous les jours, 27 femmes et jeunes filles subissent des violences basées sur le genre dont la majorité sont des viols, voir même des viols collectifs a déclaré la Coordonnatrice humanitaire en Haïti, Nicole Kouassi lors du lancement du plan de réponse humanitaire pour Haïti (HNRP), en décembre 2025. 

Selon les données présentées, environ 80 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince serait sous le contrôle de groupes armés, tandis que les violations graves des droits des enfants ont connu une augmentation de 490 %. Les difficultés de liaison entre La Gonâve et la Grande-Terre illustrent également les contraintes auxquelles sont confrontées les populations.

Face à cette urgence, World Vision International en Haïti et ses partenaires, FOSREF, Food for the Hungry et la Fondation TOYA, avec le financement d’Affaires Mondiales Canada, ont apporté un soutien à 4 760 personnes réparties dans 911 ménages. Chaque famille bénéficiaire a reçu une assistance financière de 536 dollars américains. Le projet a également permis d’offrir des soins de santé aux mères et aux enfants, des activités de sensibilisation à l’hygiène ainsi qu’un accompagnement psychosocial aux personnes affectées.

Ces interventions contribuent à soulager les difficultés des familles déplacées, notamment celles dirigées par des femmes, les ménages comptant des personnes âgées de plus de 65 ans ou des personnes en situation de handicap. Toutefois, l’ampleur des besoins rappelle que l’assistance humanitaire doit s’accompagner d’une protection durable contre les violences basées sur le genre.

Dans ce contexte, les leaders religieux et communautaires ont un rôle essentiel à jouer. Leur engagement doit aller au-delà des discours de sensibilisation pour favoriser l’écoute des victimes, combattre la stigmatisation et faciliter leur orientation vers les services spécialisés. La formation de ces acteurs, la mobilisation des institutions publiques et le renforcement des mécanismes de protection demeurent indispensables pour garantir aux victimes un accompagnement digne et sécurisé. Car, au-delà de l’aide d’urgence, c’est la capacité collective à prévenir les violences, à protéger les personnes vulnérables et à préserver leur dignité qui constitue le véritable enjeu.

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