Qui sera le prochain assassiné?

Qui sera le prochain assassiné?

De Dessalines à Jovenel Moïse : Haïti face au cycle de la violence politique.De Dessalines à Jovenel Moïse : deux siècles après, Haïti reste-t-elle prisonnière de la violence politique ?

De Pont Rouge à Pèlerin 5. . .

Par Patrick Alexis

Le 17 octobre 1806, Jean-Jacques Dessalines, Père fondateur de l’indépendance haïtienne, tombait sous les balles de ses adversaires au Pont-Rouge. Le 7 juillet 2021, Jovenel Moïse, président élu d’Haïti, était assassiné dans sa résidence privée. Deux époques, deux contextes et deux histoires distinctes, mais une même interrogation traverse le temps : pourquoi les conflits de pouvoir en Haïti ont-ils si souvent débouché sur des ruptures violentes, des crises institutionnelles et des interrogations persistantes sur la justice ? Plus qu’un rapprochement historique, ces deux assassinats constituent un avertissement sur la fragilité de l’État et l’urgence de rompre avec l’impunité.

UNE NATION NÉE DE LA LIBERTÉ, MAIS HANTÉE PAR LES LUTTES DE POUVOIR

Haïti est née d’une révolution qui a bouleversé l’ordre colonial et démontré au monde qu’un peuple réduit en esclavage pouvait conquérir sa liberté et fonder un État indépendant.

Pourtant, le 17 octobre 1806, moins de trois ans après la proclamation de l’indépendance, Jean-Jacques Dessalines, devenu empereur Jacques Ier, était assassiné au Pont-Rouge, à l’entrée nord de Port-au-Prince.

La disparition violente du fondateur de la nation ne fut pas un simple changement de dirigeant. Elle marqua une rupture majeure dans l’histoire politique du jeune État et fut suivie de sa division entre la République du Sud, dirigée par Alexandre Pétion, et l’État du Nord, dirigé par Henri Christophe, qui allait ensuite se proclamer roi.

Plus de deux siècles après, le meurtre de Jovenel Moïse ramène la société haïtienne à une interrogation fondamentale : pourquoi la compétition politique peine-t-elle à s’inscrire durablement dans des mécanismes institutionnels capables de protéger les dirigeants, les citoyens et la continuité de l’État ?

1806 : DESSALINES, VICTIME DES CONTRADICTIONS DE LA JEUNE NATION

L’assassinat de Jean-Jacques Dessalines s’inscrit dans un contexte de profondes tensions politiques, économiques et sociales.

Sa politique agraire, sa volonté de contrôler les terres et le commerce extérieur, ainsi que son régime autoritaire et fortement militarisé avaient suscité de puissantes oppositions. Les rivalités entre dirigeants militaires, les conflits d’intérêts et les divisions au sein des élites contribuaient à fragiliser son pouvoir.

Le 17 octobre 1806, Dessalines fut pris dans une embuscade au Pont-Rouge. Plusieurs responsables militaires et politiques furent associés au complot qui provoqua sa chute, même si les rôles et les responsabilités de chacun doivent être appréciés à la lumière des sources historiques.

Sa mort ne régla aucune des contradictions fondamentales de la jeune nation. Elle ouvrit au contraire une période de division politique et territoriale qui pesa lourdement sur la consolidation de l’État indépendant.

La leçon historique est claire : conquérir l’indépendance ne suffit pas. Encore faut-il construire des institutions capables de gérer les désaccords, de préserver l’unité nationale et de faire prévaloir l’intérêt collectif sur les ambitions particulières.

2021 : L’ASSASSINAT DE JOVENEL MOÏSE, UN DOSSIER QUI INTERROGE L’ÉTAT

Dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, Jovenel Moïse fut assassiné dans sa résidence de Pèlerin 5, à Port-au-Prince. L’attaque, menée par un commando comprenant notamment d’anciens militaires colombiens, a révélé l’existence d’un complot aux ramifications internationales.

Les enquêtes ont mis en évidence des préparatifs réalisés à l’étranger, des opérations de financement et des relations entre plusieurs intermédiaires et participants présumés. Les procédures judiciaires ont également soulevé des questions sur les conditions de protection du président et sur les éventuelles complicités internes.

Le 8 mai 2026, un jury fédéral à Miami a reconnu quatre accusés coupables de leur rôle dans le complot lié à l’assassinat. En septembre 2026, les autorités américaines ont annoncé le transfert de 18 accusés depuis Haïti vers la Floride pour répondre de nouvelles inculpations.

Ces développements constituent des étapes importantes de la procédure américaine. Ils ne signifient toutefois pas que toutes les responsabilités ont été établies ni que chaque personne poursuivie a été reconnue coupable.

La question centrale reste entière : qui a conçu, financé et rendu possible l’opération dans son ensemble ? Quelles responsabilités doivent être établies en Haïti ? Et quelles défaillances ont permis qu’un président soit assassiné dans sa propre résidence ?

La justice doit répondre à ces questions sur la base de preuves vérifiables. Ni les rumeurs, ni les calculs politiques, ni la notoriété des personnes mises en cause ne peuvent se substituer à une procédure équitable.

DEUX ASSASSINATS, MAIS UNE MÊME EXIGENCE DE VÉRITÉ

Il serait historiquement imprudent d’affirmer que les assassinats de Dessalines et de Jovenel Moïse obéissent exactement aux mêmes logiques. Les institutions, les rapports de force et les circonstances sont différents.

Cependant, leur rapprochement permet d’examiner une préoccupation commune : la capacité de la société haïtienne à prévenir la violence politique et à demander des comptes lorsque celle-ci frappe au sommet de l’État.

En 1806, les rivalités militaires, les conflits autour de la terre et la concentration du pouvoir contribuèrent à la crise. En 2021, l’assassinat de Jovenel Moïse a mis en lumière les défaillances de la protection présidentielle, la complexité des réseaux impliqués dans le complot et les difficultés de la justice haïtienne à conduire une procédure aussi sensible dans un environnement marqué par l’insécurité.

Dans les deux cas, la mort du dirigeant n’a pas fait disparaître les contradictions nationales. Elle a ouvert de nouvelles périodes d’incertitude et laissé des questions essentielles sur la responsabilité politique, la sécurité de l’État et la justice.

L’enjeu n’est donc pas de confondre les deux événements, mais de comprendre pourquoi la violence demeure une menace pour la stabilité de la République.

APRÈS DESSALINES, LA DIVISION. APRÈS JOVENEL MOÏSE, UNE CRISE PROFONDE.

Après la mort de Dessalines, le pays s’est divisé entre deux pouvoirs rivaux. Après celle de Jovenel Moïse, Haïti a connu une aggravation majeure de sa crise institutionnelle, dans un contexte où l’insécurité et l’expansion des gangs armés ont considérablement réduit la capacité de l’État à exercer son autorité.

Il serait excessif d’attribuer toutes les difficultés contemporaines à l’assassinat du président. La crise haïtienne possède des racines multiples et anciennes. Mais ce meurtre a constitué un choc majeur, qui a aggravé les incertitudes politiques et renforcé les interrogations sur la capacité des institutions à protéger la République.

Le fait que des procédures judiciaires importantes soient conduites aux États-Unis souligne également une difficulté de souveraineté : comment Haïti peut-elle garantir la justice sur son propre territoire lorsque les conditions de sécurité ne permettent pas de mener sereinement certaines enquêtes et certains procès ?

Cette situation appelle des réponses concrètes : renforcer les capacités de la justice, protéger les magistrats et les témoins, sécuriser les enquêtes et garantir que les procédures ne soient pas détournées par les intérêts politiques.

QUI SERA LE PROCHAIN ASSASSINÉ ?

Cette question, volontairement provocatrice, n’est ni une prédiction ni l’annonce d’une menace particulière. Elle exprime une inquiétude profonde devant la répétition des crises politiques et l’incapacité persistante à prévenir les violences les plus graves.

Combien de dirigeants devront-ils encore être victimes de complots avant que la protection des institutions devienne une priorité absolue ?

Combien d’enquêtes devront-elles se heurter à des obstacles avant que la vérité judiciaire puisse être pleinement établie ?

Combien de citoyens devront-ils vivre dans la peur avant que la sécurité, la justice et la responsabilité publique cessent d’être de simples promesses ?

La véritable question n’est pas de désigner une prochaine victime. Elle est de savoir si Haïti peut construire un ordre politique dans lequel les désaccords se règlent par le dialogue, les changements de pouvoir par les mécanismes constitutionnels et les crimes par une justice indépendante.

Aucun désaccord politique ne justifie l’assassinat d’un adversaire. Aucune fonction publique ne place son titulaire au-dessus de la loi. Aucune influence économique ou politique ne devrait permettre d’échapper à la justice.

LE 17 OCTOBRE : UNE DATE QUI DOIT NOUS OBLIGER À RÉFLÉCHIR

Commémorer Dessalines ne peut se limiter à déposer des gerbes de fleurs ou à prononcer des discours patriotiques. C’est aussi interroger notre capacité à préserver l’indépendance, à renforcer les institutions et à faire prévaloir l’intérêt national.

De même, réclamer justice pour Jovenel Moïse ne signifie pas soustraire sa présidence à l’analyse critique. Cela signifie exiger que les circonstances de son assassinat soient établies et que toute responsabilité pénale soit démontrée dans le respect du droit.

Haïti a besoin d’une justice indépendante, de forces de sécurité professionnelles, d’institutions responsables et d’une culture politique dans laquelle l’adversaire n’est pas considéré comme un ennemi à éliminer.

Elle a également besoin d’un dialogue national sérieux, capable d’aborder les causes des crises, les règles de gouvernance, la sécurité, la participation citoyenne et les conditions d’une stabilité durable.

La mémoire historique ne doit pas être un instrument de division. Elle doit devenir un levier de réflexion et de transformation.

LA RÉPUBLIQUE DOIT SE RELEVER

De Jean-Jacques Dessalines à Jovenel Moïse, l’histoire nous rappelle que l’assassinat d’un dirigeant ne résout pas les problèmes d’une nation. Il peut, au contraire, approfondir les divisions, fragiliser les institutions et compromettre l’avenir collectif.

Le véritable hommage aux morts exige plus que des discours : il suppose la vérité, la justice, la responsabilité et la prévention de nouveaux crimes.

Haïti ne peut réécrire son passé, mais elle peut décider de ne plus laisser ses conflits politiques conduire à de nouvelles tragédies.

Qui sera le prochain assassiné ? Cette interrogation doit nous pousser à agir avant qu’un nouveau drame ne survienne. Elle doit nous conduire à bâtir un État capable de protéger les vies, de garantir les droits et de sanctionner les crimes sans distinction de statut ou d’influence.

Le prochain chapitre de l’histoire haïtienne ne devrait pas être celui d’un nouvel assassinat. Il devrait être celui de la justice, de la responsabilité et de la reconstruction nationale.

Dessalines est tombé au Pont-Rouge. Jovenel Moïse est tombé à Pèlerin. La République, elle, doit enfin se relever.

Patrick Alexis

yonselpeyi@gmail.com

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