Carrefour, là où l’État et les gangs armés font bon ménage

Carrefour, là où l’État et les gangs armés font bon ménage

Lundi 28 avril 2025. La paralysie s’installe dans la commune de Carrefour. Toutes les activités, commerciales, scolaires, et même la circulation automobile, sont interdites. La veille, soit le dimanche 27 avril 2025, Christ-Roi Chéry alias Krisla, chef de gangs patenté, a annoncé, via une note vocale diffusée à travers la plateforme de messagerie instantanée WhatsApp, la tenue d’une grève de trois (3) jours pour « exhorter l’État haïtien à prendre ses responsabilités et installer un agent exécutif intérimaire à la mairie de ‘’sa’’ commune ».

1er août 2025. Un habitant de Carrefour contacté par Télégramme360 confirme : « Il n’y a que les policiers ‘en uniforme’ qui soient absents dans la commune. Mais, l’État est présent à Carrefour à travers l’OAVCT qui fonctionne, la Banque Nationale de Crédit (BNC) qui ouvre ses portes 6 jours sur 7, et la Direction Générale des Impôts (DGI) qui continue de collecter l’argent des contribuables… ».

Ce tableau décrit, en mots simples et clairs, le mariage morganatique qui unit l’État, autorité publique par essence, et les gangs armés, hors la loi dont la prison devrait être la demeure. Par analogie à la famille dans sa représentation classique, Krisla en est le Chef, l’Etat, la mauvaise mère soumise et les citoyens, les enfants qui obéissent aux ordres du père criminel.

Dans cette commune située à dix (10) kilomètres de la capitale, Port-au-Prince, le monopole de la violence physique légitime est détenu par Krisla et ses affidés. « À Carrefour, le tribunal de paix est ouvert. Mais, les citoyens en quête de justice préfèrent toujours s’en remettre aux membres des gangs plutôt que d’aller voir l’autorité judiciaire constituée ; puisque ceux qui en portent le titre n’ont pas vraiment de pouvoir… », racontent deux hommes qui se sont confiés au journal. Toutefois, ces derniers affirment ignorer la nature des sanctions réservées à ceux qui auraient été déclarés coupables de tel ou tel acte par les caïds.

L’État étant réduit à sa plus simple expression, les Carrefourois sont aux ordres des gangs armés qui autorisent les écoles, les banques commerciales privées, les hôpitaux, les nightclubs et autres institutions de fonctionner.

« Mon fils et ma femme vivent à Carrefour, mais moi, étant donné que mon boulot se trouve à Pétion-Ville, je suis obligé de me payer un loyer dans cette commune pour limiter mes dépenses vu mon maigre salaire. Donc, je descends régulièrement en weekend à Carrefour pour garantir une certaine présence paternelle. Là-bas, tout fonctionne bien. Pour preuve, mon enfant n’avait raté que trois jours de classe durant l’année scolaire, c’était lors de la grève appelée par Krisla… », poursuit l’un des deux interviewés par Télégramme360 qui, comme pour en dire plus sur le lien existant entre les autorités étatiques et les malfrats, ajoute que même la Marine haïtienne travaille quotidiennement.

Ayant refusé de collaborer avec Christ-Roi Chéry alias Krisla et sa bande armée, le maire intérimaire, Jude Edouard Pierre, a été contraint de fuir la commune depuis plus d’un an. Sa démission étant annoncée, d’ailleurs, c’est pour cela que l’État a été appelé par le chef de troupes illégalement armées à faire fonctionner la mairie par la nomination d’un nouveau comité exécutif intérimaire.

Suivant les témoignages recueillis par notre rédaction, contrairement à d’autres communes contrôlées par des gangs armés, comme Cité-Soleil ou Croix-des-Bouquets, où les balles résonnent quasi quotidiennement, Carrefour, ville limitrophe de Port-au-Prince fondée en 1813, est habitée par une paix qui permet aux habitants de vaquer à leurs occupations sans trop s’inquiéter.

Mais cette paix est plus apparente que réelle, parce qu’avec les gangs armés ça dérape toujours.

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