“Des gangs protecteurs aux colis encombrants: civils otages dans des quartiers terrorisés”

“Des gangs protecteurs aux colis encombrants: civils otages dans des quartiers terrorisés”

On pourrait les appeler les « gangs protecteurs ». Mais derrière cette façade, ces groupes lourdement armés ont établi leurs fiefs dans plusieurs quartiers de la capitale haïtienne, plongeant la population dans une terreur sans fin. Carrefour-Feuilles, Bas-de-Peu-de-Chose, Bel-Air, Delmas 6, Wharf Jérémie, Martissant, Croix-des-Bouquets… Autant de zones devenues des territoires assiégés, où l’autorité publique s’est effacée au profit d’une loi brutale, imposée par la peur et la violence.

Ceux qui disposent d’un maigre espoir ou de quelques économies prennent la fuite, laissant derrière eux maisons abandonnées, souvenirs brisés et une vie qu’ils ne reverront peut-être jamais. Les autres, piégés dans cet engrenage implacable, n’ont d’autre choix que de courber l’échine et de se soumettre à la loi implacable des gangs : payer pour circuler, payer pour exister, obéir pour survivre. Et parfois, dans une sinistre mise en scène d’humanité, ces chefs de guerre organisent des distributions d’enveloppes, offrant de dérisoires secours à des files d’enfants hagards et de vieillards résignés – un théâtre cynique destiné à légitimer leur emprise et à consolider leur pouvoir.

Dans ces quartiers, tout est verrouillé. Barricades, pièges, points de contrôle… Chaque rue devient un labyrinthe hostile pour empêcher toute incursion des forces de l’ordre, elles-mêmes souvent dépassées, parfois cibles de représailles sanglantes. Et pourtant, la vie continue. Les gangs orchestrent fêtes en plein air, carnavals improvisés, tout en imposant parfois des taxes sur les rares commerces encore ouverts, sur les biens et les personnes qui osent traverser ces zones interdites. 

Régnant en maîtres absolus, ils contrôlent la circulation, filtrant chaque passage, scrutant chaque regard, décidant qui peut entrer ou sortir. Armés jusqu’aux dents, ils montent la garde jour et nuit, le doigt sur la gâchette, prétendant « protéger » une population qui ne voit en eux que des oppresseurs. Depuis plus de quatre ans, les habitants vivent sous le joug de cette terreur implacable, écrasés par une peur sourde et tenace. Une angoisse rampante, qui infiltre les esprits, étouffe toute velléité de révolte et éteint, jour après jour, les derniers espoirs d’un avenir différent.

Mais les événements des 1er et 2 mars 2025 ont marqué un tournant inattendu. Les opérations musclées menées par la task force ont inversé, du moins en apparence, le cours de la peur. Désormais, c’est dans les rangs des gangs Viv Ansanm que l’anxiété semble s’installer. L’utilisation inédite et stratégique de drones kamikazes, ciblant en plein cœur les bastions criminels de Bel-Air, Delmas 6 et Wharf Jérémie, a frappé fort. Le bilan est sans appel : une vingtaine de morts et une trentaine de blessés parmi les membres des gangs.

Bien que le puissant chef de gang Jimmy Chérizier, plus connu sous le nom de « Barbecue », ait échappé indemne à la dernière offensive menée contre ses positions, cette intervention est perçue par beaucoup, tant dans la population que parmi les autorités de l’État, comme une percée stratégique majeure.

Selon plusieurs sources concordantes, deux drones kamikazes auraient été déployés sur le quartier de Village-de-Dieu, un bastion tristement célèbre. L’attaque aurait coûté la vie à Manno, considéré comme le bras droit du gang qui règne en terreur sur cette zone. Ce même quartier, où, le 12 mars 2021, cinq membres de la SWAT Team avaient été froidement abattus par les hommes du chef de gang IZO.

Dans le même élan, d’autres frappes ont visé le quartier de Pernier, bastion du chef de gang Vitelhomme. Le bilan, encore provisoire, évoque une cinquantaine de morts dans cette zone, selon des témoignages recueillis sur place. Pour certains analystes, ces opérations ciblées pourraient marquer le début de l’effondrement tant espéré des bastions criminels qui défigurent la capitale. Un souffle d’espoir, bien que fragile, commence à se faire sentir, ravivant timidement la possibilité d’un retour à la paix et à la sécurité parmi les habitants.

Mais sur le terrain, la réalité est d’une complexité glaçante, bien plus sombre que ce que laissent entendre les rapports officiels. Dans ces quartiers assiégés, les habitants sont pris au piège, broyés entre deux violences qui ne laissent aucun répit. Leurs vies se sont muées en remparts de chair, exposés sans défense aux balles, aux représailles aveugles, aux frappes ciblées.


À Delmas 4, un chauffeur de mototaxi confie, la gorge serrée par l’angoisse :
« Malgré la terreur qui nous écrase, malgré la présence des gangs, je n’ai pas d’autre choix que de rester. Il faut bien nourrir ma famille. Mais depuis que les drones survolent le ciel, chaque coin de rue est devenu un guet-apens, chaque trajet peut être le dernier. Nous risquons tous nos vies. »

Un peu plus loin, à proximité de Delmas 18, une mère de famille, accrochée à ses quatre enfants en bas âge, partage son désarroi :« Nous vivons ici parce que nous n’avons nulle part ailleurs où aller. On n’a pas le choix. On se résigne… et on survit, tant bien que mal. »

Partout, les récits se recoupent. Des paroles lourdes de résignation, des regards vidés d’espoir. Une partie de la population, celle qui n’a ni les moyens de fuir ni d’alternative pour survivre, est désormais prise au piège où la mort peut frapper à chaque instant. Coincés entre les représailles féroces des gangs et les opérations des forces de l’ordre, ces habitants vivent chaque jour comme s’il pouvait être le dernier.

Fuir semble être une solution évidente, mais elle est hors de portée pour de nombreux habitants. Les plus démunis n’ont ni les ressources nécessaires pour se relocaliser, ni la possibilité de trouver un refuge sûr ailleurs. Ceux qui parviennent à fuir risquent de se retrouver rejetés dans d’autres quartiers, où les déplacés sont souvent perçus comme des menaces ou stigmatisés. La peur, bien qu’elle se déplace, n’en reste pas moins omniprésente, et ces populations coincées dans cette guerre sans fin ne savent pas vers quel avenir elles se dirigent.

L’usage des drones kamikazes, qui a permis de défier le pouvoir des gangs, a indéniablement bouleversé l’équilibre de la guerre. Toutefois, cette tactique a également transformé les quartiers sous domination criminelle en véritables terrains minés pour les civils. Surpris par la brutalité des frappes, les chefs de gangs, désormais acculés, lancent des appels à la paix. Mais leurs discours sonnent comme une manœuvre opportuniste, un plaidoyer pour la réconciliation en plein cœur d’une terreur omniprésente. 

Et pourtant, dans ce ciel obscurci par la violence, une brèche s’ouvre. La peur change de camp, et les bastions jadis invincibles vacillent. Chaque offensive fissure le mur d’impunité, laissant filtrer une lueur d’espoir. Le chemin vers la paix reste périlleux, mais il n’est plus un mirage. Haïti, forgée dans la douleur et la résilience, puise sa force pour renaître. Il appartient à l’État et à la communauté internationale d’accompagner ce sursaut, de protéger, de reconstruire. Car aucune paix durable ne s’enracine sans justice. Peut-être, enfin, l’aube se lève sur Carrefour-Feuilles, Martissant et tant d’autres.

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