Entre passion et précarité, les artisans de Bourdon racontent leur combat quotidien
Sous un soleil de plomb à Bourdon, l’un des principaux axes reliant Port-au-Prince à Pétion-Ville, des dizaines voire des centaines de pièces d’artisanat attirent encore les regards des passants. Pots en argile, jarres, sculptures et objets décoratifs sont exposés au bord de la route, comme un témoignage vivant du talent des artisans haïtiens.
Chaque pièce représente des heures de travail, des dépenses importantes en matériel et beaucoup d’efforts. Pourtant, les acheteurs se font de plus en plus rares. À côté des artisans, ce sont surtout le bruit des véhicules et le silence des clients qui dominent l’espace.

Depuis plusieurs décennies, la route de Boudon est connue comme un lieu d’exposition pour les artisans et les sculpteurs qui y installent directement leurs créations. Cependant, cette tradition est aujourd’hui fragilisée par la crise économique et surtout par l’insécurité qui affecte profondément le secteur culturel.
Des artisans confrontés à une baisse de clientèle
Bazile Woodler, artisan depuis plus de 20 ans, témoigne des difficultés auxquelles il fait face au quotidien. Comme beaucoup d’autres professionnels du secteur, il explique que l’insécurité complique toutes les étapes de son activité, de l’approvisionnement en matières premières jusqu’à la vente des produits finis. Les routes bloquées et les déplacements difficiles empêchent les artisans de trouver facilement les outils et les matériaux nécessaires à leur travail.
« Nous avions l’habitude d’acheter les outils et les matériaux nécessaires pour travailler à Tabarre, mais maintenant avec le blocage des routes nous ne pouvons plus et cette situation constitue un handicap à notre travail » a-t-il fait savoir au micro de Télégramme360
Pour ces créateurs, le problème ne concerne pas seulement les revenus. Il menace aussi la continuité d’un métier transmis souvent de génération en génération.

À 65 ans, Robert Constant observe avec amertume l’évolution de la situation. Après plusieurs décennies dans le métier, il estime que les difficultés des artisans restent largement les mêmes « rien ne change » déplore le sexagénaire.
Selon lui, les autorités ne s’intéressent pas suffisamment à cette catégorie de travailleurs. Pour cet artisan, le manque d’accompagnement institutionnel laisse l’impression que l’État oublie l’existence de ceux qui contribuent pourtant à préserver une partie du patrimoine culturel haïtien.
Un métier transmis de génération en génération
Malgré les difficultés, certains artisans continuent de croire en leur métier. Belo Felix a grandi au milieu des objets d’artisanat et des œuvres sculptées de Bourdon. C’est dans cet environnement qu’il a développé son savoir-faire auprès des anciens artisans pour ensuite structurer son cheminement professionnel.

Pour lui, l’artisanat représente bien plus qu’une simple activité économique. C’est un héritage, une passion et une obligation de continuer une tradition quand bien même la réalité actuelle met à rude épreuve sa détermination.
Le jeune artisan décrit sa situation comme une forme de « chômage déguisé » : il travaille, il crée, mais les revenus générés ne permettent pas toujours de vivre correctement de son métier.
Tout compte fait, Les difficultés rencontrées par les artisans de Bourdon ne constituent pas un cas isolé. Elles reflètent une crise plus large qui touche l’ensemble du secteur artistique et culturel dans la région métropolitaine de Port-au-Prince.

Selon des données recueillies par le Centre d’Art d’Haïti sur la situation des créateurs dans la zone métropolitaine, plus de 82 % des artisans auraient perdu leur espace de travail ou ne seraient plus en mesure de créer dans des conditions normales en raison de l’insécurité.
Clervens CASSEUS
