Fritz Dorvilier, le parfait modèle d’Intellectuel organique
In extenso
S’il est une étiquette que Fritz Dorvilier porte avec fierté, c’est bien celle d’Intellectuel. En majuscule d’ailleurs : INTELLECTUEL. Autant dire qu’il est superfétatoire d’adjoindre à ce titre les qualificatifs de grand, d’envergure. Cet homme dont l’attachement à son terroir est de nature charnelle, a pris, contre son gré et avec chagrin, depuis 2019, une certaine distance avec la salle de cours ; l’endroit où il se sent à la fois lui-même et vraiment utile. Mais entretemps, il a gagné en sagesse épistémologique, avoue-t-il lui-même.
En effet, plusieurs années durant, le temps de ce penseur, élevé dans une famille syncrétique (chrétienne/vodou), était happé par la lecture quotidienne de plusieurs chapitres de livres différents ainsi que par l’écoute de séminaires et de cours sur France Culture via Internet. Toutefois, cet intellectuel contemporain continue de se cultiver et marcher à grands pas dans le sillage des sommités haïtiennes et étrangères comme Anténor Firmin, Edmond Paul, Leslie François Manigat, Talcott Parsons, Pierre Bourdieu, Pierre Rosanvallon, Bertrand Badie et Jürgen Habermas…
Aujourd’hui âgé d’un demi-siècle (27 mars 1974), Fritz Dorvilier continue infatigablement de faire la quête du savoir, au point de penser à retourner à l’Université afin de changer de champ professionnel ou plus précisément de retourner sur sa voie professionnelle de prédilection : l’exercice de la profession d’Avocat ou de Juge.
Du haut de sa sagesse pratique, le natif de la Cité de l’Indépendance se dit insatisfait non pas de sa vie qui fut un sport de combat et finalement à son âge une réussite exemplaire, mais de sa contribution collective. Certes, ce penseur qui produit des connaissances aussi fondamentales qu’actionnelles a contribué à former une vingtaine de générations d’étudiants, mais il affirme ne pas voir l’impact de ce travail sur la structure et le fonctionnement de la société haïtienne, qui au contraire se disloque et s’effondre au fil des ans.
Parce que la seule preuve de l’homme ce sont ses actes, Fritz Dorvilier, qui se plait à se dire culturellement vodouisant, est digne de porter une seconde étiquette : celle de Patriote. En fait, sans broncher, il accepté de perdre sa résidence permanente au Canada en 2017 parce qu’il était resté travailler avec enthousiasme dans son pays. En conséquence, contrairement à la majorité des membres de l’élite haïtienne, il n’a plus de pays de rechange. Il le regrette presque, étant donné l’état actuel de la situation en Haïti.
Il ne suffit pas de juger un homme pour ses choix, encore faut-il les comprendre. Fritz Dorvilier voue tant une admiration incommensurable à Anténor Firmin qu’il a accepté d’occuper des postes politiques et administratifs dans des Ministères et la diplomatie d’Haïti. C’est une manière pour lui, dit-il, de joindre la théorie à la pratique pour le besoin du changement social. Certains lui reprochent des fois, un mélange d’envie et de méchanceté, ou donc d’haïtianneries, ses collaborations politico-bureaucratiques.
Mais, il se dit avant tout mû par sa volonté de transformation de la société. Car il ne suffit pas seulement de théoriser dans une société comme Haïti. « À ses risques et périls, il faut aussi braver le champ de l’action pratique », affirme-t-il. Au regard d’une telle ambition, le ‘’dur choix’’ de ce boulimique de connaissances devient compréhensible ! Fritz Dorvilier est un élitiste qui abhorre la médiocrité. Ceux qui savent encore apprécier l’effort peuvent être fiers d’être contemporains de cet homme-là.
Le diplomate
Après des études universitaires de premier cycle en Droit et en Sociologie à l’université d’État d’Haïti, Fritz Dorvilier a décroché son Doctorat en Sciences sociales à la très vielle (1425) et prestigieuse Université Catholique de Louvain à 32 ans, comme la majorité des étudiants occidentaux. Depuis, il a écrit 3 livres, dirigé 2 ouvrages collectifs et écrits une vingtaine d’articles scientifiques, sans compter ses nombreux articles d’opinion dans la Presse écrite.
Pourtant, après avoir parallèlement offert ses services à différentes institutions publiques, à pas mal d’hommes politiques influents, l’enseignant-chercheur a brusquement changé de direction pour emprunter le chemin de la Diplomatie. S’il a toujours observé et réfléchi sur les relations internationales, il dit n’avoir jamais pensé à la représentation diplomatique qu’il avait jugé superficielle et ennuyeuse.
Mais, la détérioration du climat sécuritaire l’a poussé à demander au Président Jovenel Moïse un poste à l’étranger. Ce dernier était peiné par son départ, compte tenu qu’il était son brillant et sincère conseiller officieux, mais il a donné une suite favorable à sa requête. C’est ainsi qu’en octobre 2020 il s’est retrouvé Consul général d’Haïti à Montréal.
Malgré les critiques de nature essentiellement politique, certains reconnaissent que son passage dans la grande métropole francophone du Canada a été brillant. De plus, le gonaïvien s’enorgueillit d’avoir pris un plaisir firministe à regarder ‘’les blancs dans les yeux et leur dire leurs quatre vérités’’ quant à leur diplomatie de deux poids deux mesures.
Mais, cette posture lui a valu sa révocation en août 2022 par des dirigeants haïtiens que le concerné qualifie lui-même, sans fard ni faux-fuyant, de ‘’sans envergure’’.
En novembre 2024, le Conseil Présidentiel de Transition a proposé à cet intellectuel organiquele poste de Ministre des Affaires Étrangères. Après maintes consultations familiales et réflexions, il a refusé poliment cette offre. « Car, avance-t-il, il est trop tôt pour faire détruire ma personnalité et même m’emprisonner sur de simples soupçons, clameurs ou accusations ». S’il y a une chose que FD déteste et craint le plus, c’est l’injustice.

Cet homme qui a fait du TRAVAIL, de l’AUTONOMIE et du Respect de l’Autre ses valeurs prioritaires dès sa prime jeunesse, n’a même pas cherché à obtenir un poste d’Ambassadeur. Il a préféré garder son poste de Ministre-Conseiller à l’Ambassade d’Haïti à Cuba. Ce qui le motive avant tout, dit-il, c’est d’approfondir ses connaissances sur la grande île révolutionnaire afin de les mettre au profit de ses étudiants et d’Haïti à l’avenir, si court qu’est désormais pour lui celui-ci.
L’a-venir
Cet homme de science qui a déjà écrit une demi-douzaine d’ouvrages et de nombreux articles, a présenté en septembre 2017 une conférence à Café Philo sur l’a-venir (avec un trait d’union) de la jeunesse haïtienne. Son discours était marqué par un désenchantement et un pragmatisme choquant. Les années suivantes ont donné raison à l’auteur de La crise haïtienne du développement : Essai d’anthropologie dynamique, tant le désespoir et subséquemment les vagues d’immigration des jeunes haïtiens pour l’Amérique latine et l’Amérique du Nord étaient immenses.
Et même lui, devant maintenant prendre soin de sa famille, se demande s’il va retourner et donner le petit reste de sa vie à Haïti. Ce qui est certain pour lui, c’est qu’il va continuer jusqu’à sa disparition à penser et agir pour Haïti.
Ainsi parle l’homme d’âge mûr
« L’avenir épanouissant d’Haïti dépend de la prise du pouvoir politique par de jeunes hommes et femmes grandement cultivés, sincères, désintéressés à l’argent, progressistes et courageux », croit dur comme fer ce marcheur intempestif qui, aujourd’hui, connait la vie de couple, fusionnelle en plus.
