Haiti/Quand la terreur provoquée par les gangs devient une source de revenus pour des policiers
L’on ne sait peut-être pas avec exactitude à quand remonte cette pratique de monnayer les services des policiers-qui sont pourtant payés par le trésor public à partir des taxes des citoyens-dans le but de protéger et servir. Mais il est un fait indéniable qu’en raison de la dégradation du contexte de sécurité dans le pays cette habitude devient la norme ou presque car, que vous soyez commerçant ou professionnel, il faut être chanceux de nos jours pour bénéficier de la protection de nombreux éléments appartenant à l’institution policière sans être obligé de délier les cordons de la bourse…

Port-au-Prince, le 25 juillet 2023.-
« Je me demande pendant combien de temps encore on pourra tenir dans cette galère », se lamente Gilbert, homme d’affaires dans la cinquantaine avancée. De teint clair, les cheveux poivres et sels, ce bien baraqué est habitué à ‘’gérer’’ les gangs de la zone où se situe son entreprise. Ce qui semble l’irriter maintenant est qu’il doit ajouter dans ses comptes les frais accordés aux patrouilles de la PNH pour escorter les conteneurs et camions de marchandises vers et en provenance de son négoce.

Le cas de Gilbert n’est qu’un exemple parmi tant d’autres pour ne pas dire que c’est la nouvelle réalité des commerçants et industriels du pays pris dans l’engrenage des bandits et d’une frange importante de la Police nationale d’Haïti. D’un côté, l’on se fait rançonner pour ne pas perdre son entreprise située le souvent dans une zone contrôlée par des hommes lourdement armés et de l’autre l’on est persuadé de débourser des montants qui varient en fonction du type de transport pour avoir la « protection » des agents de l’ordre.
« La somme réclamée se situe entre 500 et 1000 dollars américains par camion », témoigne Marlène, propriétaire d’une quincaillerie dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Elle se rappelle avoir consenti le premier paiement pour une escorte de la police il y a à peu-près deux ans, alors qu’une commande devait être acheminée dans le Sud du pays.
Les déplacements se font sous forme de convois. Cela dit, le montant global à payer dépend du nombre d’engins à escorter par les policiers chargés de faciliter la traversée du tronçon ‘’de non droit’’ en question. L’argent est remis au ‘’Chef’’ qui peut être un Commissaire, un inspecteur ou un autre gradé de l’institution selon le cas explique Marlène.

Pour longer la route nationale numéro 1 en passant par Canaan ou la numéro 2 en traversant Portail Léogâne et Martissant tout comme pour faire le va-et-vient dans la zone de Croix-des Bouquets jusqu’à Malpasse, les commerçants se trouvent obligés de faire des compromis à la fois avec policiers et bandits. Dans cette jungle qu’est devenue Haïti, il faut être intelligent pour se tirer d’affaires reconnait Nicolas, héritier d’une entreprise réputée de la place dans le domaine de la vente de produits électro-ménagers.
Pour sortir des conteneurs de la Douane de la capitale, les montants réclamés sont encore plus importants se plaignent nombre de commerçants.
« Ces révélations sont malheureusement vraies », soutient un haut gradé de la Police qui tient à garder l’anonymat tout en prenant le temps de nuancer : « Généralement, il s’agit d’ententes convenues entre commerçants et chefs de patrouilles à l’insu du haut commandement de l’institution ».
Mais comment cela peut-il être possible car les agents mobilisés dans les patrouilles sont astreints à des tâches spécifiques ? Eh bien non. « La question est réglée à travers les relais » insiste notre interlocuteur. Il ajoute que parmi les donneurs d’ordre, certains malveillants sont de connivence avec des policiers ‘’mercenaires’’ qu’ils détachent au besoin pour donner suite à des requêtes privées. « Parfois, ils profitent des missions préventives planifiées par la Direction centrale de la police administrative (DCPA) pour faire le travail parallèle ».

L’on se rappelle que le policier Roberto Charleton (22e promotion) a été tué à Source Matelas (Cabaret) dans la nuit du 17 mai 2023 et deux des nouveaux véhicules blindés de la PNH ont été incendiés par les bandits de Canaan lors d’opérations de transfert de troupes en direction du Cap-Haïtien dans le cadre de la célébration du 220e anniversaire du bicolore. Un autre agent de la PNH, Lile Valnès en est sorti blessé. Quelques jours plus tard, comme un butin de guerre, le Caïd Izo avait pris plaisir à faire circuler sur les réseaux sociaux une vidéo dans laquelle un citoyen s’est vanté d’avoir été secouru-de l’un des blindés en feu-par les malfrats à la solde du chef de gang « 5 secondes ».

Cela n’a fait que corroborer la thèse selon laquelle les véhicules blindés de la police sont utilisés comme des taxis payants par des agents. « Ce genre de pratiques nous brise le cœur », se morfond un inspecteur général qui s’enorgueillit de faire partie de la couche saine de l’institution policière qu’il a intégrée il y a plus de 20 ans.
En dépit des multiples concessions faites aux gangs et aux forces de l’ordre, les commerçants sont loin d’être à l’abri des pertes de leurs produits et par conséquent de parts importantes de leurs actifs qui peuvent être volatilisées en un rien de temps car fort souvent des camions de marchandises, escortés ou non, sont détournés par des bandits.
« Le drame est qu’il y a un pullulement de Caïds et donc de zones non contrôlées par l’État », déplore Gilbert. Les charges sont trop élevées pour les hommes et femmes d’affaires dit-il. Même s’ils se montrent frustrés de devoir répondre aux sollicitations des gangs et des forces de l’ordre de manière à préserver leurs entreprises malgré vents et marrées, les hommes et femmes d’affaires admettent le fait que c’est le consommateur qui paie la note finale.
Les taxes imposées par l’État, les coûts de fonctionnement, les pots de vin octroyés ici et là pour éviter de payer certaines factures et les montants fixes ou occasionnels payés aux bandits et aux policiers participent de cette stratégie de maintien en vie de leur business au sein d’un environnement de plus en plus précaire.
L’État ne détient plus le monopole de la violence légitime eu égard à l’expansion des gangs qui n’arrêtent pas de mettre en déroute les ‘’forces de l’ordre’’ essoufflées, mal équipées, désorganisées et mal inspirées. Le constat étant ce qu’il est, peut-on s’attendre à une récupération des ‘’territoires perdus’’ face à la privatisation des pouvoirs régaliens de cet État caractérisée par l’utilisation payante des maigres ressources dont dispose la PNH, visiblement en mal de leadership ?
P.S. Des noms d’emprunt sont utilisés dans cet article en vue de protéger l’identité des intervenants.
