Incendie de l’Hôtel Oloffson ou quand “l’État failli” voue la mémoire collective à la faillite
« Yo boule otèl RAM nan ! » Ce cri qui a fait le tour des réseaux sociaux durant le weekend écoulé (du 5 au 6 juillet 2025), est l’expression simple et simpliste d’une grande désolation citoyenne face à la perte colossale d’un pan de la mémoire collective haïtienne.
« Eske yo boule l vre ? » se demandaient avec curiosité et dubitativement certaines gens, jusqu’à ce qu’un message de Richard Morse, propriétaire de l’Hôtel Oloffson, coupe court à ce qui, au prime abord, s’apparentait à une rumeur. « Nos cœurs souffrent… », a écrit le chanteur du groupe emblématique, RAM. En plus, il y a cette photo aérienne virale sur les réseaux socionumériques qui montre tout le mal fait à ce chef-d’œuvre de l’architecture gingerbread et haut lieu de la vie culturelle de la capitale.
La réalité haïtienne est amère et triste, mais depuis quelque temps c’est bien cela la réalité haïtienne. L’absence de l’État nous tue notre présent, hypothèque notre avenir et détruit tout ce qui rappelle notre fier passé. Comme quelques rares bâtiments encore debout, Hôtel Oloffson n’était qu’un joyau perdu dans ce qu’est devenue Port-au-Prince : un champ de ruines où grouillent et s’embrouillent quelques âmes têtues et désespérées.

Que des hommes armés sans âme ni état d’âme le brûlent, ce n’était qu’une question de temps ! Parce que l’État s’arrange pour être toujours absent en tout et partout, la machine infernale ne s’arrêtera pas. C’est purement et simplement une politique d’ensauvagement et d’effacement qui s’exécute.
Entretemps, des cœurs brisés s’en souviennent…
« Perte irréparable pour le patrimoine d’Haïti. Symbole de l’âme haïtienne, l’hôtel Oloffson mêlait art, vaudou, politique et rock. Immortalisé par Graham Greene, réveillé par Richard Morse et RAM, ses jeudis soir ont fait vibrer Port-au-Prince. Un lieu mythique disparait », se désole la journaliste Nancy Roc. Pour Yves Lafortune, « dire ce que représentait l’Hôtel Oloffson en Haïti, c’est tenter de traduire l’âme d’un pays en architecture, en musique, en soupirs ». Le doctorant en Politiques publiques et Administration à Walden Université ajoute : « C’était bien plus qu’un hôtel. C’était un pan de notre conscience collective, une mémoire debout, un espace sacré de survivance culturelle. C’était, à la fois, notre Tour Eiffel tropicale, notre Waldorf Astoria aux saveurs de gingembre et de rhum, mais surtout, notre sentinelle, notre agora, notre temple de création et de contestation ».
Entre autres…, ce que l’Hôtel Oloffson fut
La maison qui abritait Oloffson a été bâtie par Démosthène Sam, fils de l’ancien Président Tirésias Simon Sam. La famille Sam y a vécu jusqu’en 1915, après l’assassinat du Chef de l’Etat, Vilbrun Guillaume Sam. De 1915 à 1934, période de l’occupation américaine d’Haïti, la résidence Oloffson a servi d’hôpital militaire. A la fin de l’occupation, Wener Gustav Oloffson, un marin suédois, a loué l’espace aux mains de la famille Sam, qui avaient récupéré la maison aux mains des américains entretemps. Ce navigateur a transformé la bâtisse en un hôtel avec sa femme, d’où le nom d’Hôtel Oloffson.
Alors que l’espace avait été fermé sous la présidence de Jean-Claude Duvalier, Richard Morse a signé, à la fin de l’année 1987, un bail pour l’hôtel avec l’aide de son demi-frère Jean Max Sam. Devenu avec le temps un véritable carrefour des cultures qui accueillait des artistes, des politiques et des diplomates haïtiens et étrangers, l’Hôtel Oloffson était le cœur battant de Port-au-Prince avec surtout son programme Les jeudis soir…
C’est là, oui à Oloffson, que le couple américain Bill et Hilary Clinton ont passé quelques nuits durant leur voyage de noces en 1975.
