Haïti, une “économie en berne” torpillée par l’insécurité
0,7 %. C’est le taux de croissance qu’espérait le Gouvernement d’Ariel Henry pour l’année 2024. La situation du pays demeurant inchangée, le Gouvernement de Garry Conille, jusqu’à l’annonce d’une nouvelle prévision, espérerait, suppose-t-on, la même chose.
Pessimistes quant à la capacité de l’Etat d’atteindre même ce « faible taux » cette année compte tenu de l’insécurité qui s’installe de tout son poids dans le pays, des professionnels du domaine de l’Economie, loin de prôner la réalisation des élections comme panacée, croient que la sécurité ou le combat contre l’insécurité devrait être la principale préoccupation de l’équipe gouvernementale fraichement mise en selle.
Il y a six mois, la firme de consultation ProEco, dont l’économiste Enomy Germain est le responsable, publiait les résultats d’un sondage d’opinion réalisé sous le label « Baromètre économique et financier 2024 (BEF 2024) ». Un échantillon de 336 professionnels, travaillant directement ou indirectement dans les domaines de l’économie, de la finance et des politiques publiques a répondu aux différentes questions sur les perspectives de l’économie haïtienne.
Plus de 82,6 disaient croire que l’insécurité et l’incertitude politique seront les principaux obstacles à la croissance de l’économie haïtienne en 2024. A un trimestre de la fin de l’exercice fiscal, les lignes n’ont pas bougé. En pleine période de grâce, d’ailleurs à peine installé, le Gouvernement de Garry Conille n’a encore pris ses marques.
Qui pis est, la Mission Multinationale de Soutien à la Sécurité se fait encore et encore attendre. De plus, d’après 75,2% des professionnels interrogés, l’inflation sera à la hausse et 47,7% s’attendent à une dépréciation continue de la gourde par rapport au dollar américain en 2024. Effectivement, la monnaie locale se déprécie à pas feutré, passant de 132.45 gourdes pour un (1) dollar à la fin du mois de mai à 132.31 gourdes en date du mercredi 19 juin 2024.
Des « ressources humaines » chassées par l’insécurité
626. C’est le nombre d’employés et de cadres perdus par les banques haïtiennes en 2023. Des chiffres communiqués par la Banque de la République d’Haïti dans sa deuxième parution deBRH-Info à la loupe. Ce document publié en mai 2024 se penche sur les conséquences de l’insécurité sur le capital humain, précisément dans le secteur financier haïtien. Cette perte en capital humain, pour tous motifs confondus, s’étend d’octobre 2022 à décembre 2023.
« De ce nombre (626), on comptait jusqu’à 155 cadres d’une banque d’État et 136 d’une banque privée, soit respectivement, 25% et 22% du total des départs dans ce secteur », détaille la Banque des banques. Malheureusement, loin de s’estomper, ce phénomène continue de prendre de l’ampleur au grand dam du secteur bancaire qui ne cesse de perdre ses cadres. En effet, le nombre de cadres démissionnaires est passé de vingt (20) en octobre 2022 à cent trente-cinq (135) en avril 2023, rapporte la banque centrale dans son document. De plus, la perte est à tous les niveaux, « depuis les agents de sécurité jusqu’aux directeurs de départements ».
Baisse accélérée de l’investissement et du tourisme
Selon l’économiste Cavendish Pierre, l’insécurité en Haïti a eu un impact dévastateur sur deux secteurs clés de son économie : les investissements étrangers et le tourisme. Entre 2018 et 2020, les investissements directs étrangers (IDE) ont chuté de manière significative, passant de 146 millions de dollars américains en 2018 à seulement 95 millions de dollars en 2020, selon les données de la Banque mondiale.
De même, le tourisme, qui représentait autrefois une source importante de revenus pour le pays, a été durement touché. Le nombre de touristes étrangers en Haïti a diminué de près de 30% entre 2018 et 2020, selon les statistiques du Ministère du Tourisme. Cette baisse drastique prive le pays de revenus vitaux et de possibilités de création d’emplois, exacerbant ainsi les défis économiques et sociaux déjà préexistants.

De plus, ce phénomène que les autorités ont du mal à freiner a engendré une augmentation alarmante du coût de la vie dans le pays. Les prix des produits alimentaires et des autres biens de consommation de base ont grimpé en flèche en raison des difficultés d’approvisionnement et de la spéculation sur les marchés.
Selon les données les plus récentes de la Banque de la République d’Haïti, l’inflation a atteint un niveau record, avec une augmentation annuelle de près de 20% en 2022. Cette inflation galopante aggrave les difficultés financières des familles haïtiennes déjà confrontées à des défis économiques considérables. En conséquence, de nombreuses familles luttent pour subvenir à leurs besoins de base, ce qui contribue à aggraver les tensions sociales et à accroître l’insécurité économique dans tout le pays.
Analysant la situation, l’économiste Kesner Pharel précise pour sa part que : « Les cinq dernières années de récession économique ne sont pas exclusivement imputables aux problèmes liés au secteur agricole ou industriel. L’insécurité, cette variable qu’on peut avoir tendance à négliger, est en passe de devenir un problème structurel. Sans la sécurité, la défense, on ne peut avoir de croissance économique ».
Face à ce que des économistes qualifient de « Dépression économique », l’actuel Gouvernement est appelé à réaliser une tâche qui est loin d’être une sinécure, tenant compte de son immensité. Apparemment consciente du travail colossal à accomplir, la nouvelle titulaire du Ministère de l’économie et des finances, Ketleen Florestal, a bien expliqué que son mandat se résume pour l’essentiel à : préserver la stabilité macroéconomique et renouer avec la croissance.
