Gonaïves: de la Fierté nationale à l’Abandon structurel

Gonaïves: de la Fierté nationale à l’Abandon structurel

La ville des Gonaïves est semblable à un bateau fou, dérivant sans gouvernail, sur une mer houleuse de négligence. Ancien vaisseau-amiral de l’histoire haïtienne, elle tangue aujourd’hui, ballotée par les vagues du désintérêt, de l’oubli, de l’effritement structurel. Chaque jour, elle s’approche un peu plus d’un iceberg invisible : celui de l’effondrement.   Un choc silencieux, lent mais certain, que seule une volonté politique ferme et une solidarité concrète pourront éviter.

Privée de services de base essentiels, Gonaïves, ville historique et berceau de l’indépendance haïtienne, semble aujourd’hui sombrer dans l’oubli. Entre les incendies non maîtrisés, les nuits plongées dans l’obscurité et l’absence d’infrastructures publiques, les habitants crient leur détresse et dénoncent un abandon institutionnel prolongé.

Le Bateau a la dérive…

La Cité de l’indépendance, qui compte au moins 300 000 habitants, est depuis des années livrée à elle-même, sans aucune structure de base essentielle : pas de service de pompiers fonctionnel, une rareté d’électricité depuis plus de cinq (5) ans, et une administration locale impuissante ou qui ne fait montre d’aucun souci, face à la dégradation constante des conditions de vie.

Une Ville Sans Bouclier

Depuis des années, la Ville Gonaïves est privée de service de lutte contre les incendies. Les camions de pompiers, rouillés et hors d’usage, témoignent de l’inaction des autorités. En cas d’incendie, les habitants doivent compter sur eux-mêmes, en utilisant des moyens rudimentaires pour tenter de maîtriser les flammes. Chaque feu déclaré dans les quartiers ou dans les marchés se transforme en cauchemar collectif. Sans brigade de sapeurs-pompiers équipée ni plan d’urgence, les citoyens doivent se battre eux-mêmes contre les flammes, à coups de seaux d’eau et de prières.

Le dernier drame en date, l’explosion d’un camion à essence qui a coûté la vie à au moins quatre (4) personnes dont trois enfants d’une même famille dans le quartier de Pont-Gaudin récemment, a brutalement mis en lumière cette réalité insoutenable. Cette absence de protection expose le chef-lieu du département de l’Artibonite à des risques accrus, mettant en péril la survie de ses citoyens en cas de catastrophes naturelles ou d’accidents domestiques.

Raréfaction de l’Électricité : Une Obscurité Persistante

Victime de coupures d’électricité fréquentes et prolongées, la Cité de l’indépendance est en proie à l’obscurité. La centrale électrique locale, don de la coopération entre Haïti-Cuba et Venezuela équipée de huit générateurs, n’en a que quatre en état de fonctionnement, et ceux-ci opèrent à moins de 50 % de leur capacité.

Les infrastructures électriques, vétustes et mal entretenues, ne répondent plus aux besoins de la population. Cette pénurie d’énergie paralyse les activités économiques, entrave l’éducation et détériore la qualité de vie des habitants. La situation est exacerbée par des problèmes d’approvisionnement en carburant et un manque d’entretien des équipements.

Depuis la chute du réseau électrique dans plusieurs zones de la ville, les habitants vivent entre génératrices bruyantes, lampes solaires et bougies. Cette précarité énergétique affecte non seulement les ménages, mais paralyse aussi les activités économiques : commerces, écoles, institutions sanitaires, tous fonctionnent au ralenti ou ferment leurs portes.

Des Canaux d’Irrigation Obstrués : les Veines de la Terre Asphyxiées

Les canaux d’irrigation, jadis artères vitales de la plaine fertile, sont désormais obstrués par des sédiments et des déchets qui ont-par deux fois- (en 2004 et 2008), provoqué des inondations meurtrières et couté la vie a plusieurs dizaines de milliers d’habitants. L’eau, source de vie, ne parvient plus à irriguer les champs, laissant les agriculteurs impuissants face à la sécheresse et à la perte de leurs récoltes.

Il en résulte une baisse significative de la production agricole, mettant en danger la sécurité alimentaire de la région. Les agriculteurs locaux, comme ceux de Grand-mont, dénoncent l’inaction des autorités et appellent à une intervention urgente pour restaurer les infrastructures hydrauliques. La terre, autrefois généreuse, se meurt lentement, reflétant l’abandon de ceux qui devraient la protéger.

Pas d’Aéroport : Une Ville isolée

Située dans le plus grand département du pays en termes de superficie, malgré son importance historique, la ville des Gonaïves ne dispose pas d’aéroport. Cette absence limite les échanges économiques, culturels et touristiques, isolant davantage les habitants du reste du pays et du monde. Les routes, ces derniers temps en mauvais état, ne suffisent pas à compenser ce manque, rendant les déplacements longs et périlleux, particulièrement dans contexte où les gangs installent des postes de péage sur les principales artères.

Un silence qui fait mal…

Les Gonaïviens n’en peuvent plus du silence des autorités centrales. Les promesses se succèdent, les visites officielles aussi, mais sur le terrain, rien ne change. Le sentiment d’abandon est si profond qu’un vent de résignation semble souffler sur la ville. Une ville qui fut pourtant, le 1er janvier 1804, le théâtre de la naissance de la première République noire indépendante.

La mémoire trahie : Un Appel à la Renaissance

Gonaïves, jadis phare de l’indépendance et de la résilience haïtienne, est aujourd’hui à la dérive. Confrontée à une dégradation alarmante de ses infrastructures, elle risque de sombrer dans l’oubli. Il est impératif que les autorités locales et nationales, avec le soutien de la communauté internationale, prennent des mesures concrètes pour le remembrement de la ville.

Comment comprendre que la Cité de l’Indépendance, symbole de la dignité nationale, soit aujourd’hui reléguée au rang de ville-fantôme institutionnelle ?

Ce contraste entre grandeur historique et misère contemporaine interpelle la conscience collective du pays. Ce n’est pas seulement Gonaïves qui est en danger : c’est aussi notre mémoire, notre fierté, notre avenir commun. Sans une intervention rapide et coordonnée, le bateau ivre de la Cité de l’Indépendance risque d’échouer définitivement, compromettant davantage le bien-être des habitants et emportant avec lui les espoirs d’une renaissance de cette ville historique et du pays tout entier.

Carlos Perez Valdano SYLVEUS
carlossylveus@gmail.com

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