Les lynchages de bandits traduisent une soif de justice de la part des haïtiens, explique le psychologue Jeff Cadichon
La capitale haïtienne, Port-au-Prince a vécu l’une de ses plus folles journées ce lundi 24 avril 2023.Très tôt dans la matinée des membres de la population ont lynché puis brulé les corps de 14 présumés bandits interceptés à bord d’un autobus de transport en commun dans la zone du Canapé-Vert. Des scènes d’exécution de malfrats sont rapportées dans d’autres quartiers dont Debussy (Turgeau). Tirs intenses, affrontements, tueries ont rythmé cette journée où les nerfs étaient à fleur de peau…

Port-au-Prince, le 24 avril 2023.-
Peu importe la façon dont on veut qualifier la réaction des citoyens par rapport aux bandits lynchés puis brûlés, elle vient du fait que les haïtiens sont révoltés par rapport à l’impuissance ou l’incapacité de l’État à garantir la sécurité. C’est ce que comprend le psychologue Jeff Cadichon en analysant la situation à la lumière de la psychanalyse. « Les individus se retrouvent seuls avec leurs frustrations, leur misère, leur souffrance » dit-il.

Selon son constat, il n’y a pas d’institutions pouvant canaliser les pulsions individuelles comme cela devrait être le cas dans un État fonctionnel avec des organes régaliens jouant pleinement leurs rôles. Et face à la faiblesse des instances appelées à faire respecter les droits de chacun, le besoin de survie engendre la propension à se faire justice.
Le spécialiste admet que ces agissements demeurent des réactions violentes que l’on doit bannir à tout prix. A ce stade il convoque Sigmund Freud en mettant l’accent sur l’histoire d’une société considérée comme le théâtre de confrontations entre pulsions individuelles et culture.
Comme une trainée de poudre, la nouvelle du lynchage des présumés bandits s’est répandue en un rien de temps à travers le pays et même en dehors de nos frontières. Ce qui a mis sur pied de guerre des riverains d’autres quartiers où la chasse aux bandits a eu droit de cité pendant toute la journée du lundi 24 avril.
Il n’y a pas encore de bilan officiel mais l’on parle de plus d’une vingtaine de bandits tués dans la région métropolitaine de Port-au-Prince.
A Debussy, Canapé-Vert, Juvénat, parfois aux côtés des forces de l’ordre, les riverains visiblement en colère contre l’ampleur du phénomène de l’insécurité marqué notamment par les enlèvements à répétition, se sont pris à des individus armés qui, pour la plupart tentaient de s’échapper en tirant des coups de feu.
Dans certains autres endroits de la région métropolitaine, les habitants ont installé des barricades, peut-être, par crainte de représailles des bandits.

« Tout ceci se résume en une perte de confiance dans l’état », insiste le psychologue. Comme d’autres professionnels qui ont fait la remarque avant lui, il qualifie le contexte de chaotique où c’est la logique pulsionnelle de survie qui prend le dessus en ce moment.
La réalité étant ce qu’elle est, il y a fort à craindre pour l’avenir car selon son appréciation « les rapports entre individus vont être affectés ». Il faut s’attendre à un manque d’empathie, compte tenu du fait que la violence s’impose comme seul recours pour résoudre les différends.
D’autres conséquences sont également à anticiper en raison du niveau d’hystérie collective actuelle. La santé mentale de la population doit être un souci vu qu’émotionnellement les gens risquent d’être affectés. Des signes et symptômes comme la tristesse, le manque d’énergie, l’absence de motivation, la baisse de libido, le manque d’appétit, l’anxiété peuvent être observés.
Le psychologue attire l’attention aussi sur une possible augmentation des maladies cardiovasculaires (hypertension artérielle, diabète) etc…
